Un binational franco-algérien se présente à l’aéroport d’Alger avec son passeport français. Depuis janvier 2026, il peut être refusé. La décision n’a rien d’un détail administratif. Elle raconte soixante ans de tensions bilatérales entre Paris et Alger.
Le régime Tebboune mène une politique algérienne à double face sur les binationaux. Il réclame à Paris la protection de ses ressortissants. Dans le même temps, il ferme sa porte à ceux qui détiennent deux passeports. Ces stratégies ambiguës méritent un détour par l’histoire.
Aux origines d’Évian : la double nationalité déjà écartée
Le ministère des Affaires étrangères français a publié le verbatim des négociations d’Évian. La lecture est aride. Elle reste précieuse pour saisir le présent.
Le 25 mai 1961, lors de la troisième séance, Louis Joxe pose la thèse française. Les Européens d’Algérie qui veulent rester deviendront Algériens. Mais Paris souhaite leur garder la nationalité française. La France refuse aussi de retirer sa nationalité aux musulmans attachés à elle.
Krim Belkacem répond au nom du FLN. Pour lui, la double nationalité ne peut pas s’appliquer aux musulmans algériens. Le désaccord est profond. Il porte sur la définition même du peuple algérien.
| Question | Position d'Alger | Position de Paris |
|---|---|---|
| Double nationalité | Non reconnue | Acceptée sans réserve |
| Statut du binational | Algérien exclusivement | Français à part entière |
| Protection consulaire | Refusée | Due à tout ressortissant |
| Entrée sur le territoire | Passeport algérien obligatoire | Libre circulation |
| Accord de 1968 | Défendu comme un acquis | Remis en cause |
Une lettre de Louis Joxe à de Gaulle, 21 novembre 1961
Dans sa missive au général de Gaulle, Louis Joxe résume la position française. Tous les habitants d’Algérie deviendront automatiquement Algériens. Les Européens garderont leur nationalité française vis-à-vis de Paris.
Le FLN voit les choses autrement. Le peuple algérien existe depuis toujours, écrit-il. Lui seul peut reconstituer l’État. Les Français ne seront pas Algériens de plein droit. Ils devront réclamer cette nationalité par option pendant trois ans. Après quoi ils perdront leur qualité de Français.
Le 6 juin 1961, la question de la double nationalité est posée sans détour. Les négociateurs du FLN esquivent. Ils renvoient à la future loi algérienne. Krim Belkacem affirme que la nation algérienne existait avant 1830.
Janvier 2026 : le tour de vis contre les binationaux
Soixante-quatre ans après Évian, la règle n’a pas bougé. Alger ne reconnaît toujours pas la double nationalité. Un Algérien qui détient aussi un passeport français reste, à ses yeux, exclusivement Algérien.
La nouveauté tient à la forme. Une législation entrée en vigueur en janvier 2026 autorise le refus d'entrée sur le territoire à tout binational dépourvu de passeport algérien valide. Un visa apposé sur le passeport français ne suffit plus. La mesure vise directement les binationaux.
Ce tour de vis s’inscrit dans une crise franco-algérienne qui s’éternise. Les relations franco-algériennes traversent une zone de turbulences. Les accords de 1968 sur la circulation, le séjour et l’emploi sont remis en cause à Paris.
- 🚪 Entrée sur le sol algérien : passeport algérien exigé depuis janvier 2026.
- 📄 Visa sur passeport français : plus reconnu comme document suffisant.
- ⚖️ Juridiction : Alger considère le binational comme son ressortissant exclusif.
- 🛡️ Protection consulaire : refusée à ceux qui détiennent aussi la nationalité française.
- 🕊️ Accords d’Évian : socle jamais renégocié sur ce point précis.
Le paradoxe : réclamer à Paris ce qu’Alger refuse chez elle
Une contradiction est difficile à masquer. Le régime Tebboune dénonce régulièrement le traitement des Algériens de France. Il parle de minorité, de droits menacés, de stigmatisation.
Mais en 1962, Alger a refusé à la France le droit de protéger les Français d’Algérie. La même logique revient aujourd’hui. Comment réclamer pour les uns ce qu’on nie aux autres ?
Cette diplomatie à géométrie variable se déploie sur plusieurs fronts. Le gouvernement algérien convoque l’ambassadeur ou le chargé d’affaires français. Il mobilise sa presse. Il agite le spectre de l’identité nationale blessée.
| Question | 🇩🇿 Position d’Alger | 🇫🇷 Position de Paris |
|---|---|---|
| Double nationalité | Non reconnue | Acceptée sans réserve |
| Statut du binational | Algérien exclusivement | Français à part entière |
| Protection consulaire | Refusée | Due à tout ressortissant |
| Entrée sur le territoire | Passeport algérien obligatoire | Libre circulation des Français |
| Accord de 1968 | Défendu comme un acquis | Remis en cause |
Ce tableau dit l’essentiel. Alger veut garder ses ressortissants sous sa coupe juridique. Paris veut pouvoir les protéger quand ils vivent sur son sol. Les deux logiques ne se croisent pas.
Boualem Sansal, le dossier qui fixe la doctrine
L’affaire Boualem Sansal éclaire la doctrine algérienne. L’écrivain, binational, est incarcéré en Algérie. Alger le traite comme un Algérien exclusivement. La protection consulaire française lui est refusée.
Ce dossier empoisonne les relations franco-algériennes. Emmanuel Macron a posé la libération de l’écrivain comme condition à une relance. François Bayrou a durci le ton sur les contrôles migratoires.
Derrière ce cas individuel se cache un enjeu de souveraineté. Qui décide du sort d’un binational ? Le pays où il est né ou celui dont il détient aussi le passeport ? Alger tranche en sa faveur, sans consulter personne.
L’accord de 1968, prochaine pièce du bras de fer
L’accord franco-algérien de 1968 accorde aux Algériens un régime particulier. Circulation, séjour, emploi, protection sociale : ils échappent au droit commun. Ce texte a été révisé trois fois depuis sa signature.
En février, François Bayrou a annoncé son intention de le remettre en cause. Il cite le renforcement des contrôles migratoires. Alger a réagi vivement, dénonçant une décision unilatérale.
L’immigration devient ainsi le terrain principal de l’affrontement. Chaque camp brandit ses chiffres, ses symboles, ses blessures. Les binationaux se retrouvent au milieu, sans voix réelle.
Nadia, trentenaire franco-algérienne installée à Lyon, raconte sa situation. Elle a voyagé pendant quinze ans avec ses deux passeports. Depuis janvier, elle hésite à rendre visite à sa grand-mère à Tlemcen. « Je ne sais plus quel document me définit », confie-t-elle.
Une méthode qui finit par coûter cher
Le régime Tebboune gagne du temps. Il satisfait une partie de son opinion, sensible au discours souverainiste. Il évite surtout d’aborder les vrais sujets : économie, jeunesse, libertés.
Mais ces stratégies ambiguës ont un prix. Les binationaux se sentent instrumentalisés. Les entreprises françaises hésitent à investir. Les familles séparées reportent leurs voyages.
À force de jouer sur deux tableaux, Alger risque de perdre la confiance des siens. Un binational traité comme un suspect finit toujours par choisir son camp. Et ce choix, Alger ne le contrôle plus.
Ce qu'Alger ne dit pas tout haut
Est-ce que je peux encore entrer en Algérie avec mon passeport français ?
Pas si vous n'avez pas aussi un passeport algérien valide. Depuis janvier 2026, un visa apposé sur le passeport français n'est plus considéré comme un document suffisant pour passer la frontière.
Faut-il demander un visa pour l'Algérie quand on est binational ?
Le visa ne change rien si vous détenez la nationalité algérienne : Alger vous traite comme son ressortissant, un point c'est tout. C'est le passeport algérien qu'il faut avoir à jour.
Ça vaut le coup de garder les deux nationalités ?
Chacun voit midi à sa porte. En pratique, garder un passeport algérien valide évite le blocage à l'aéroport, et la nationalité française reste précieuse pour le travail, les études ou les voyages hors d'Algérie.
La protection consulaire française sert à quelque chose si je suis bloqué là-bas ?
Peu. Alger la refuse à ses propres ressortissants qui détiennent aussi un passeport français. Paris peut tenter d'intervenir, mais avec les mains liées.
Vous êtes plutôt team A ou team B ?
Laisser un commentaire
Journaliste d’investigation algérien, né le 4 avril 1984 à Alger. Ancien reporter pour Le Midi Libre, Le Temps d’Algérie et El Watan, il fonde Algérie Part en 2019 après avoir dirigé la rédaction du site Algérie-Focus. Installé en France depuis 2018, il continue de couvrir l’actualité algérienne avec un journalisme d’analyse enraciné dans le terrain, défendant une presse libre et exigeante face aux pouvoirs. Sa signature s’affirme dans les enquêtes de fond, l’analyse politique et la mise en lumière des sujets sensibles du Maghreb.